
Chalk Line, from Clotida to Joséphine (2025) – Caroline Marçot
Chalk Line rend hommage à la chatoyante personnalité qu’était Joséphine Baker. Américaine, naturalisée française, patriote, féministe, elle entre autant en résistance contre les nazis, qu’elle milite pour les droits civiques américains. L’inspiration vocale et textuelle de la pièce puise sa principale source dans le discours que Joséphine Baker prononce au Lincoln Memorial de Washington le 28 août 1963 lors de la marche pour l’emploi et la liberté initiée par Martin Luther King.
Caroline Marçot
Le 28 août 1963 à Washington, devant le Lincoln Mémorial, ce monument dressé en souvenir du président qui a mis fin à l’esclavagisme aux États-Unis, une foule de plusieurs centaines de milliers d’Américains noirs et blancs sont réunis pour réclamer un monde plus juste, une société qui ne séparerait plus les hommes en raison de leurs couleurs de peau et qui garantirait les mêmes droits à tous. Un rêve formulé notamment par l’organisateur de cette journée historique, Martin Luther King dans son discours connu sous le nom « I Have a Dream ». Parmi les militants et les artistes qui donnent de la voix ce jour-là on peut aussi citer Mahalia Jackson, Marian Anderson, Bob Dylan ou encore Joan Baez qui interprète ce jour-là son hymne We Shall Overcome. Entre leurs chants s’élèvent une autre voix. Celle d’une glorieuse chanteuse et danseuse d’une soixantaine d’année et qui porte un uniforme de l’armée de l’air française, comme un rappel de son engagement pendant la Seconde Guerre Mondiale au sein des bataillons de la France Libre du Général de Gaulle. Il s’agit de Joséphine Baker. Devant la foule et les micros qui ont enregistré son discours, elle prend la parole et délivre ce message :
Je veux que vous sachiez qu’aujourd’hui est le jour le plus heureux de ma vie entière. Et comme vous devez tous le savoir, j’ai eu une très longue vie, et j’ai soixante ans. Le résultat aujourd’hui, de vous voir tous ensemble est un baume pour les yeux douloureux. Vous êtes tous ensemble comme sel et poivre, juste comme vous devriez être, juste comme j’ai toujours voulu que vous soyez, et que tous les peuples du monde ont toujours voulu que vous soyez. Vous êtes un peuple uni, enfin, parce que sans unité, il ne peut y avoir aucune victoire. Vous voyez, je suis contente que dans ma patrie, où je suis née en amour et respect, je suis heureuse de voir ce jour arriver. Ce jour, parce que vous êtes à la veille d’une complète victoire, et demain, le temps fera la reste. Je veux que vous sachiez aussi combien je suis fière d’être ici aujourd’hui, et après tant de longues années de lutte ici et ailleurs pour vos droits, nos droits, les droits de l’humanité, les Droits de l’Homme, je suis heureuse que vous ayez accepté que je vienne. Je ne vous l’ai pas demandé, je n’ai pas eu à le faire. Je suis juste venue car c’était mon devoir et je vais vous le redire : vous êtes à la veille d’une victoire complète. Continuez, vous ne pouvez pas vous tromper, le monde est derrière vous.
Ces mots sont le point de départ de Chalk-Line, une pièce pour voix d’alto et orchestre qui nous invite à revivre, en rêve, le déroulé de cette journée particulière du 28 août 1963 et d’imaginer en une douzaine de minutes, le long chemin qu’il a fallu prendre pour mettre fin à la Ségrégation aux États-Unis.
L’archive sonore radiophonique de cette journée historique, avec la coloration particulière des micros de l’époque, procure à l’enregistrement une forme de halo autour de la voix parlée, dont la présente orchestration tisse un champ harmonique complet, de sorte à nimber la voix chantée soliste d’un écrin contemporain spectral. On peut y apprécier tout à la fois la chaleur et la dignité de l’oratrice, dont le swing naturel engendre presque tous les motifs musicaux de la pièce.
Caroline Marçot
À côté de la voix et des mots de Joséphine Baker, on peut aussi entendre, repris par la chanteuse, des extraits de chansons et de l’engagée Nina Simone, de la militante Daisy Bates, de la reine du gospel Mahalia Jackson ainsi que des « Freedom ! » clamés par Lena Horne lors de la Marche de Washington.
Les parties instrumentales de l’orchestre mozartien, écrites dans un style jazz et blues, amplifient, tel un miroir déformant, la voix de la chanteuse. Avant de prendre des allures de cake-walk, ces danses populaires du 19e siècle durant lesquelles les esclaves se moquaient des attitudes et des habits de leur maître, la partition nous fait entendre des bruits de chaînes ainsi que la pulsation lourde et régulière d’une grosse caisse et d’une caisse claire qui évoquent, au début de l’œuvre, le travail répétitif des esclaves américains. Ils accompagnent les paroles d’un work-song, une chanson de travail intitulée « Old Alabama » qu’un prisonnier à un jour chanté à John et Alan Lomax, des ethnomusicologues qui ont visiter les prisons américaines pour référencer des centaines de chansons traditionnelles et blues. Cet air entendu au début de la pièce et qui évoque la ville de Mobile n’a pas été choisi par hasard par Caroline Marçot, il nous invite à plonger dans un fait-divers qui sert de point de départ au grand voyage de Chalk-Line.
Tandis que j’étudie les archives sonores du 28 août 1963 et que je me plonge dans la vie de Joséphine Baker, j’apprends l’histoire des derniers esclaves débarqués dans la baie de Mobile. En 1860, le Clotilda, dernier navire négrier américain connu (alors même que ce négoce est interdit depuis 1808 et passible de peine de mort depuis 1820) est incendié puis coulé dans la baie de Mobile après avoir déchargé sa cargaison de marchandise humaine dans les marécages. Cet épisode, incarné par la chansonOld Alabama que vous entendez au début de l’œuvre rappelle les origines des ancêtres de Joséphine Baker. A partir de cette épisode et de cette chanson, mon imaginaire tisse le reste : Chalk Line prend finalement la forme d’une traversée, entre deux temps et deux mondes dont Joséphine Baker se fait médiatrice.
Caroline Marçot
Le titre « Chalk-Line », littéralement « ligne de craie » évoque la ligne blanche que l’on dessinait parfois sur le sol, à la craie, pour séparer l’espace de la scène et du public lors d’un spectacle de rue. Pour Caroline Marçot, ce terme renvoie à la vie vécue par les esclaves Noirs puis par leurs descendants pendant la Ségrégation. Malgré leur condition misérable, il leur était possible monter des shows, de danser, de se moquer des Blancs et de les divertir en jouant de la musique ou en dansant comme le faisait Joséphine Baker enfant, tant que l’on ne franchissait pas la ligne de craie, que l’on restait dans l’espace du spectacle, bref que l’on restait à sa place. Joséphine Baker est l’incarnation de cette ligne de craie, elle qui a fui la Ségrégation il y a cent ans, en 1925, pour pouvoir vivre de son art à Paris et devenir une figure des Années Folles grâce à ses numéros de danses novateurs, ses grimaces et ses chansons célèbres avant de s’engager dans la Résistance et d’incarner un message d’espoir et de liberté tout le reste de sa vie.
Voilà maintenant un siècle que Joséphine Baker a foulé pour la première fois le sol français. Fêter l’anniversaire des 100 ans de son premier engagement parisien, et celui des 60 ans de la Marche de Washington fait naître deux propositions : tout d’abord un hommage, tribut en témoignage de respect, puis un mémorial, pour cultiver un souvenir vivace. Et pour que cette perpétuation ne se fige pas en un mausolée, il me fallait retrouver le mouvement transatlantique de son voyage. Joséphine Baker porte avec et en elle toute la chaleur du Gulf Stream, et son énergie communicative continue de se distiller. D’un bord à l’autre il nous faut broder l’ourlet et recoudre, raccommoder, ce que l’histoire a disjoint.
Caroline Marçot
Propos recueillis par Max Dozolme
Old Alabama joins the state of Florida, at Mobile, Mobile bay!
I don’t want sugar in my coffee it makes me mean!
Did you hear about that waterboy gettin’ drown in? Mobile bay…
Dis you hear about the men all leave you, next pay day?
Be my husband man I’ll be you wife
I’ve been buked and I’ve been scorned, children,
and, good lord, I’ve been talked about sho’s you’re born
I want you to know that this is the happiest day of my entire life. And as
you all must know, I’ve had a very long life and I’m 60 years old. The results
today of seeing you all together is a sight for sore eyes. You’re together as
salt and pepper just as you should be. Just as I’ve always wanted you to be
and peoples of the world have always wanted you to be. You are a united
people at last because without unity there cannot be any victory. You see,
I’m glad that in my homeland, in my homeland where I was born in love
and respect, I’m glad to see this day come to pass.
This day because you are on the eve of complete victory, and tomorrow,
time will do the rest. I want you to know also how proud I am to be here
today, and after so many long years of struggle fighting here and elsewhere
for your rights, our rights, the rights of humanity, the rights of man, I’m
glad that you have accepted me to come. I didn’t ask you. I didn’t have to.
I just came because it was my duty and I’m going to say again you are on
the eve of complete victory. Continue on. You can’t go wrong. The world
is behind you.
I have a hope, I’ve a beautiful hope, Hope… It is my favorite hope, it’s a
truthful hope! It is my greatest hope, it’s a wonderfull hope!!!
Freedom!!!
The women of this country, all the women, pledge that we will join hands
with you, we will kneel in, we will sit in until we can eat in any corner in
the United States. We will walk until we are free, until we can walk to any
school and take our children, to any school in the United States. And we
will kneel in, and we will lie in, if necessary, until every negro of America
can vote.
But you, young people
You must get an education.
You must go to school,
And you must learn to protect yourself with a pen, and not a gun.
And I can tell you; friends, the pen really is mightier than the sword.
–
Le vieil Alabama rejoint l’Etat de Floride à la baie de Mobile
Je ne veux pas de sucre dans mon café, ça me rend méchant !
As-tu entendu parler de ce porteur d’eau noyé dans la baie de Mobil e ?
As-tu entendu parler des hommes qui t’ont tous quittée le jour de la prochaine paie ?
Sois mon époux, homme, et je serai ton épouse.
J’ai été insultée et méprisée, mes enfants,
et, mon Dieu, on a parlé de moi
Je veux que vous sachiez qu’aujourd’hui est le jour le plus heureux de ma vie entière.
Et comme vous devez tous le savoir, j’ai eu une très longue vie, et j’ai soixante ans. Le
résultat aujourd’hui, de vous voir tous ensemble est un baume pour les yeux douloureux.
Vous êtes tous ensemble comme sel et poivre, juste comme vous devriez être, juste comme
j’ai toujours voulu que vous soyez, et que tous les peuples du monde ont toujours voulu
que vous soyez. Vous êtes un peuple uni, enfin, parce que sans unité, il ne peut y avoir
aucune victoire. Vous voyez, je suis contente que dans ma patrie, où je suis née en amour
et respect, je suis heureuse de voir ce jour arriver.
Ce jour, parce que vous êtes à la veille d’une complète victoire, et demain, le temps fera la
reste. Je veux que vous sachiez aussi combien je suis fière d’être ici aujourd’hui, et après
tant de longues années de lutte ici et ailleurs pour vos droits, nos droits, les droits de
l’humanité, les Droits de l’Homme, je suis heureuse que vous ayez accepté que je vienne.
Je ne vous l’ai pas demandé, je n’ai pas eu à le faire. Je suis juste venue car c’était mon
devoir et je vais vous le redire : vous êtes à la veille d’une victoire complète. Continuez,
vous ne pouvez pas vous tromper, le monde est derrière vous.
J’ai un espoir, j’ai un bel espoir, Espoir… c’est mon espoir favori, c’est un espoir
véridique ! C’est mon espoir le plus grand, c’est un espoir merveilleux !!!
Liberté !!!
Les femmes de ce pays, toutes les femmes, promettent de joindre les mains avec vous,
et nous allons nous agenouiller, nous allons nous asseoir jusqu’à ce que nous puissions
manger à chaque coin de rue des États-Unis. Nous allons marcher jusqu’à être libre,
jusqu’à ce que nous puissions marcher jusqu’à n’importe quelle école et amener nos
enfants, dans chaque école des États-Unis. Et puis nous allons nous agenouiller, et
nous allons nous étendre au sol si nécessaire, jusqu’à ce que tous les noirs américains
puissent voter.
Mais vous, jeunes gens
Vous devez obtenir le droit à l’éducation.
Vous devez aller à l’école,
Et vous devez apprendre à vous protéger avec un stylo, et pas une arme.
Et je peux vous dire, les amis, le stylo, vraiment, est plus puissant que l’épée.