Bedrich Smetana
(1824-1884)
Quatuor à cordes en mi mineur n°1 “De ma vie”
Date de composition : achèvement en décembre 1876.
Date de création : 29 mars 1877 au Konvikt de Prague.
Quatre mouvements
La légende veut que Bedřich Smetana ait remplacé à l’âge de quatre ans, son père au poste de second violon dans l’interprétation d’un quatuor de Josef Haydn… Les enfants surdoués n’accomplissent pas tous des “exploits” de la sorte ni ne tiennent par la suite les promesses de leur jeunesse ! Ce fut pourtant le cas de Smetana, fils d’un maître brasseur et lui-même excellent musicien amateur.
Les événements révolutionnaires de 1848 se chargèrent de perturber la destinée du jeune musicien. La montée du nationalisme tchèque modifia radicalement sa personnalité et influença par conséquent l’ensemble de sa production musicale. De caractère impulsif, Smetana s’engagea dans les mouvements les plus radicaux.
Si Smetana ne fut pas le seul compositeur tchèque à exprimer cette fièvre nationaliste, il fut toutefois le plus brillant des pionniers et des créateurs d’un art national qui n’existait pas encore. En effet, il se plaça à la tête des courants les plus novateurs, dirigeant le parti “Jeune Tchèque”, luttant toute sa vie contre la censure politique et artistique de Prague.
Enfin, il fut le premier compositeur à s’intéresser aux sources de la musique en Bohême, à utiliser non seulement la langue tchèque dans ses livrets d’opéra provocateurs aux yeux des autorités autrichiennes, mais à valoriser également les rythmes et les mélodies régionales.
Le Quatuor n°1, “De ma vie” est un cri de désespoir : dans la nuit du 19 au 20 octobre 1874, Smetana est atteint d’une surdité totale et qui s’avèrera irréversible. Il renonce à ses multiples fonctions officielles dont la direction du Théâtre Provisoire de Prague. Le quatuor devient alors un journal intime car il sait que tout ouvrage de plus grande envergure lui est désormais interdit. La partition de près d’une demi-heure se compose de quatre mouvements, comparables au synopsis d’une tragédie, à l’évolution d’un mal.
Smetana en décrit les diverses étapes dans une lettre datée du 12 avril 1878 et destinée à son ami, l’écrivain Josef Srb-Debrnov. Le texte en est suffisamment éloquent : « premier mouvement (allegro vivo appassionato) : goût pour l’art dans ma jeunesse, atmosphère romantique… Parallèlement, s’annonce dans le prologue l’avertissement du malheur futur, cette note de mi du finale : c’est ce funeste sifflement strident qui s’est déclenché dans mes oreilles en 1874 […]. Le deuxième mouvement (allegro moderato quasi polka) me transporte à nouveau dans le tourbillon joyeux de la jeunesse alors que je composais une foule de danses tchèques et que j’avais moi-même une réputation de danseur infatigable… Le troisième mouvement (largo sostenuto) est une réminiscence de mon premier amour pour une jeune fille qui devint plus tard ma chère épouse. Le quatrième mouvement (vivace) : prise de conscience de la force réelle d’une musique nationale et joie de constater que le chemin pris conduit au succès, jusqu’au moment de l’interruption brutale provoquée par la catastrophe ; début de la surdité, perspective d’un triste avenir […] et pour conclure, un sentiment profondément douloureux. Tel est, résumé, le contenu de cette composition […] qui a été intentionnellement écrite pour un nombre limité d’instruments, le quatuor à cordes. Ils doivent s’entretenir, comme on le ferait dans un cercle d’amis, de fait qui ont une véritable importance. Rien de plus. »
Entre la danse campagnarde d’une polka et la fatalité de la surdité, il est étonnant de constater que l’œuvre se clôt dans une atmosphère de relatif espoir.