Claudie Bertounesque
(1994)
Le chœur des bélugas
Date de composition : 2024, commande de l’Orchestre de l’Agora
Date de création : 12 juin 2024, Maison symphonique de Montréal par l’Orchestre de l’Agora dirigé par Nicolas Ellis. Création française : 12 mars 2026, Couvent des Jacobin, Rennes
Dix tableaux enchaînés
I. Sur les bords du Saint-Laurent
II. Vers le large
III. Brume
IV. Sous l’eau
V. Sérénade pour bélugas du Saint-Laurent
VI. Le parasite et la discorde
VII. Sur le chemin du retour
VIII. Sérénade de chasse
IX. Le mal sera guéri
X. Finale.
La compositrice canadienne basée à Montréal, Claudie Bertounesque multiplie les créations sonores dans les domaines les plus variés : musiques de film, documentaires, vidéos, séries télévisées, partitions classiques faisait parfois appel à l’électroacoustique… De manière tout à fait originale, Le chœur des bélugas dont nous assistons à la création française, associe un chœur d’enfants, une installation électroacoustique et un orchestre symphonique.
Comment est née la partition ?
Le chef d’orchestre Nicolas Ellis et son Orchestre de l’Agora ont créé cette musique lors du Gala de la Terre en 2024, gala qui permit de soulever des fonds pour la préservation de la nature. Ils furent destinés au Gremm, WWF Canada et Sierra Club Canada. Le Gremm (Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins) m’a permis de découvrir lors d’une expérience immersive, la richesse de notre patrimoine marin. À cette occasion, j’ai enregistré de nombreux bruits et sons de la nature. Par la suite, je les ai intégrés à la composition orchestrale et à l’accompagnement d’un chœur d’enfants dont les paroles chantées proviennent du folklore québécois. Le fleuve Saint-Laurent appartient à notre identité nationale canadienne et c’est à partir des sons recueillis que j’ai composé cette suite de dix tableaux orchestraux enchaînés et conçus dans l’ordre chronologique de la journée. Étant compositrice de musiques de film, je me suis laissée porter par les éléments. Il est étonnant que la création de la partition ait eu lieu lors d’un concert où l’orchestre donnait la Symphonie Alpestre de Richard Strauss. Deux conceptions narratives de la nature, l’une liée à la mer et l’autre à la montagne ! De fait, ma pièce s’inscrit dans cette continuité historique du poème symphonique.
Comment définiriez-vous votre écriture et les influences qui marquent votre esthétique musicale ?
Mon écriture est avant tout linéaire et dans le cas présent, proche du poème symphonique. Des thèmes et de nombreux leitmotive sont portés par les chants du Saint-Laurent, repris par les bois et les cuivres. Mon écriture est avant tout mélodique même si elle peut devenir complexe sur le plan harmonique et rythmique. Dans Le chœur des bélugas, la densité de la partition sollicite beaucoup l’ensemble des pupitres.
Pour ce qui concerne les influences présentes dans ma musique, je dirais que le travail sur l’image offre des possibilités très larges et une grande liberté pour ce qui concerne le choix des formes.
En vérité, j’aime dire que « j’innove dans la tradition ! ». J’apprécie aussi bien le romantisme que les grandes pages du post-romantisme germanique, de la musique française du 20e siècle et une certaine dimension visuelle de la musique, disons-le, « hollywoodienne ». Ma musique est narrative et lyrique. Éclectique pour tout dire. L’important est de raconter une histoire.
Claudie Bertounesque nous propose quelques clés d’écoute à propos du Chœur des Bélugas.
Le premier tableau, Sur les bords du Saint-Laurent est introduit mystérieusement par la harpe, les percussions et les altos, instruments rapidement rejoints par des chants d’oiseaux marins. Une corne de brume personnifiée par l’orchestre résonne à plusieurs reprises avant de s’éloigner progressivement. Le chœur entonne un extrait du chant folklorique puis laisse place à des bruits de quais, de moteurs et de remous : nous embarquons sur le navire qui nous conduira au large. II. Vers le large débute par un thème mélodique épique, voire caricatural. Arrivé à destination, le navire se trouve enveloppé d’une épaisse brume, les eaux sont d’un calme olympien, les phoques chantent bizarrement au loin et des souffles de bélugas créent une ambiance mystérieuse, voire glauque pour le tableau III : Brume. Un silence suit, rompu par des cascades de descentes chromatiques orchestrales, symbolisant notre plongée dans les profondeurs de IV. Sous l’eau. Des bruits énigmatiques nous entourent, puis un fort maelström de fréquences diverses nous submerge subitement révélant une horde de bélugas.
Alors que nous sommes paralysés par l’étrange beauté de ces sons, l’orchestre entame V. Sérénade pour bélugas du St-Laurent. Des solos lyriques s’enchaînent et s’entremêlent illustrant la sublimité de la scène. Le retour de la corne de brume marque le début du sixième tableau, VI. Le parasite et la discorde. Un son « gratté » sec et rapide des bruits de pas dans le sable ainsi qu’une polytonalité de Fa# majeur/Sol majeur installée par le hautbois et la clarinette nous poussent à diverses réflexions sur l’état de notre écosystème.
VII. Sur le chemin du retour dépeint notre retour en bateau vers Tadoussac au cours duquel nous nous arrêtons pour observer d’importants remous au loin. Au cœur de ce tourbillon, nous distinguons la nageoire caudale d’un rorqual émergeant de l’eau. S’ensuit VIII. Sérénade de chasse pour un rorqual affamé où nous assistons à une scène de chasse vigoureuse. Des sons émis par le rorqual et les bélugas rencontrés plus tôt se mêlent aux solistes de la section des cordes, qui se succèdent les uns après les autres. Alors que le temps semble suspendu, l’orchestre revient en tutti pour souligner la conclusion de notre périple et le début du tableau IX. Le mal sera guéri. Le chœur entonne glorieusement le chant folklorique qui fut maintes fois évoqué durant l’œuvre et réitère l’espoir de guérison du mal qui ronge la biodiversité du fleuve. S’enchaîne alors le dernier tableau, X. Finale. Des oiseaux marins accompagnent le chant folklorique sifflé puis chanté une dernière fois par la compositrice. Alors que cette dernière s’éloigne, nous entamons un long crescendo aboutissant à un climax jubilatoire qui conclut l’œuvre avec intensité.